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LA DELIMITATION DE L’EUROPE VERS L’EST

6 Juil

Confronté avec les évènements qui ces jours secouent l’Ukraine il m’a semblé indiqué de rééditer mon blog de juillet 2018 dont l’objet et la conclusion reprennent de l’actualité face à la guerre qui est en cours entre la Russie et l’Ukraine. J’y ajoute cependant seul un chapitre additionnel concernant la seule Ukraine avec sa complexité tant historique que culturelle et démographique.

L’évolution de la guerre, notamment sur le plan géopolitique, un an après son début m’amène a compléter de nouveau ce blog qui ne perd rien de son actualité.

Si l’on veut conférer à l’Europe la qualité de continent que Larousse définit « comme vaste étendue de terre émergée »,le terme « émergée » utilisé dans cette définition implique une délimitation océanique au pourtour de cette « étendue ».Tel n’est manifestement pas le cas pour l’Europe qui est contigue à l’Asie ce qui nous amènerait plutôt à la comprendre comme une partie intégrante d’un continent Eurasie. Si maintenant, dans le cadre de l’unification européenne en cours, il nous importe d’en fixer la délimitation orientale vers la Russie qui s’étend à travers la Sibérie jusqu’aux confins orientaux de l’Asie, nous devons considérer les aspects geographiques, historiques et culturels afin d’arriver à formuler une proposition adaptée à l’état actuel de la région, proposition evidemment soumise aux évolutions notamment politiques d’un futur imprévisible.

1 ASPECTS GEOGRAPHIQUES

Si le sous-continent européen est clairement délimité sur ses façades maritimes au Sud (la mer mediterranéenne), à l’Ouest (l’Océan Atlantique) et au Nord (l’Océan Arctique), il se prolonge sans barriere naturelle notable sur son flanc oriental vers les vastes terres de la Russie et, plus loin, de la Sibérie. Il n’y a guère que la chaîne de montagnes de l’Oural qui crée une barrière naturelle du Nord au Sud, de la Mer de Barentz jusqu’aux steppes du Kazakhstan. Son point culminant situé dans sa partie Nord ne s’élève cependant qu’à 1894 m. Néanmoins, le Général de Gaulle avait en son temps parlé de « l’Europe de l’Atlantique jusqu’à l’Oural » et cette délimitation pourrait effectivement être admise sur le plan purement géographique, bien que de Gaulle voulait par là, certainement manifester sa vision d’une Russie intégrée dans l’Europe. Cette délimitation se heurte cependant, aujour-d’hui et depuis déjà le XVIe siècle à la dimension continentale d’une Russie qui s’étend de la Baltique jusqu’au Détroit de Béring. D’autres raisons d’ordre tant historique que culturel telles qu’elles sont developpées ci-dessous s’opposent également à cette délimitation correspondante à la chaîne de montagnes de l’Oural.

2 ASPECTS HISTORIQUES

Si les limites Ouest et Nord correspondaient dès le début de formation de ce qui est devenu l’Europe, avec leurs barrières à l’époque infranchissables des océans, la Mediterranée, mer intérieure à sa limite Sud, constituait jusqu’à la fin de l’Empire Romain un bassin d’échanges culturels et economiques, berceau de premières civilisations parmi les plus importantes du monde, egyptienne, assyrienne et grecque. Ce n’est qu’après les grandes migrations des IVe au VIe siècles, puis surtout après l’avènement de l’Islam et la conquête consécutive du littoral Sud de la Mediterranée par les Arabes qu’elle est devenue, en quelque sorte, la limite Sud de l’Europe, avec cependant encore des empiètements sur son territoire, à l’Ouest en Espagne jusqu’à 1492, et à l’Est suite à la conquête des Balkans par les Ottomans turcs dès la fin du XIVe siecle et jusqu’au début du XXe siècle.

La limite orientale de cette Europe en gestation n’a jamais été arrêtée pour de bien au milieu de cette immense plaine qui s’étend de la Pologne jusqu’en Sibérie. Cette limite déjà en soi difficile à définir s’est déplacée successivement au gré des invasions venant tant du Nord que de l’Est, voire encore des conquêtes militaires dans le cadre des innombrables guerres qui ont souvent eu comme théâtre des opérations ces vastes plaines propices au déploiement de grands corps d’armées. Ainsi ces terres basculèrent à plusieures reprises d’une appartenance au monde occidental à celle au monde asiatique.

Peuplée de tribus slaves l’immense territoire compris entre le Dnjepr et la Volga était parcouru dès le VIIIe siècle par des marchands scandinaves, les Varègues, sur leur chemin vers Byzance. Ces commerçants fondèrent les premières principautés russes autour de nouvelles villes, Novgorod au Nord et Kiev au centre de cet espace. Cette dernière ville fut élevée au rang de capitale en 882 par Oleg, fils de Riourik, fondateur de la dynastie à son nom, les Riourikides. Très rapidement, la Principauté de Kiev étendit sa souveraineté sur l’ensemble des territoires des slaves orientaux et ses dirigeants adoptèrent la religion et les structures politiques de l’Empire Byzantin. Sa situation et son identité culturelle l’opposèrent tout naturellement aux tribus voisins de l’Asie centrale. Ainsi la limite entre l’Europe et l’Asie en ces temps et jusqu’à l’invasion des Mongoles, peut être clairement située sur la frontière orientale de la Principauté de Kiev.

Avec l’invasion mongole sous Gengis Khan, puis son fils Batu et suite à la chute de la Principauté de Kiev en 1240 toute la vaste région y afférente tomba sous la domination de la Horde d’Or mongole et ainsi sous un régime despotique et sous une influence culturelle asiatique . La limite entre l’Europe et l’Asie se déplaça consécutivement vers les frontières des royaumes de Hongrie et de Pologne, cette dernière unie dès 1382 au Grand-Duché de Lituanie.

Ce n’est que vers la fin du XIVe siècle, avec l’émergence du Grand-Duché de Moscou et sa lente extension successive vers l’Est, au détriment des différents khanats mongoles et tatares, que la limite entre l’Europe et l’Asie fut de nouveau repoussée vers l’Est. Cette évolution trouva son aboutissement dès le règne de Pierre le Grand, tsar de Toutes les Russies en 1682, puis empereur dès 1721. Sous son influence l’attachement de l’Empire Russe à l’Europe se concrétisa sur les plans tant politique qu’économique et culturel, et ceci jusqu’à la Révolution d’Octobre en 1917. En parallèle et au contraire des autres puissances coloniales, séparées, elles, de leurs colonies par les océans, la Russie se créa un empire colonial contigu à son propre territoire en occupant tant la Sibérie que les états de l’Asie centrale.

Avec l’avènement d’un régime communiste et la transformation de l’Empire Russe en Union Soviétique, une nouvelle puissance continentale se constitua entre l’Europe et l’Asie, attachée par son etendue plutôt à cette dernière, mais par son fondement idéologique et culturel nettement à la première. Cet état immense qui fut transformé après la chute du Mur de Berlin et l’effondrement du régime communiste, en la Fédération Russe d’aujour-d’hui, se place dès lors comme une entité politique à part entre les deux continents dont elle ne pourra être intégrée ni à l’un ni à l’autre. La limite de l’Europe correspond dès lors à la frontière occidentale de cette puisssance mondiale au territoire de laquelle il y a lieu d’associer, au moins pour le moment et en dépit des conflits en cours en Ukraine, les trois états indépendants mais sous influence russe que sont la Biélorussie, l’Ukraine et la Moldavie et qui appartiennent, les trois, à la CEI, Communaute des Etats Indépendants, créée en 1991 sur initiative de la Russie.

3 ASPECTS CULTURELS ET RELIGIEUX

Si la culture que nous pouvons admettre aujour-d’hui comme européenne a pris ses racines dans la philosophie greco-romaine, dans l’apport religieux judéo-chrétien, provenant, ne l’oublions pas, du Moyen-Orient, puis des philosophies du Siècle des Lumières et des siècles consécutifs, l’impact et la présence de ces apports à travers l’histoire restent très différents d’une région à l’autre. Une Europe née des structures politiques urbaines, amenant une première démocratisation et développées principalement autour de son noyau situé de part et d’autre du Rhin et sur un axe Nord_-Sud des Flandres jusqu’en Lombardie, s’oppose à une Europe restée longtemps agricole et féodale sur la partie orientale et la périphérie Sud du continent. Encore aujour-d’hui nous constatons un assez net clivage culturel, politique et spirituel entre une Europe occidentale s’étendant du bassin Méditerranéen jusqu’aux pays Scandinaves et une Europe orientale allant des Balkans jusqu’au Nord de la Pologne, voire de la Lituanie. Déjà amorcée par les évolutions politiques différentes ce clivage s’était concrétisé sur le plan de la réorganisation de l’Europe après la Révolution Française et les Guerres Napoléoniennes, puis surtout comme aboutissement du Congrès de Vienne en 1815. L’Europe , à l’epoque, fut nettement séparée entre, à l’Ouest et au Nord, des monarchies constitutionnelles et des républiques, s’opposant à l’Est aux grandes monarchies absolutistes et autoritaires qu’étaient la Prusse, la Russie et l’Autriche-Hongrie. Ces régimes autoritaires ont laissé la place, après leur effondrement consécutif à la Première Guerre Mondiale à des dictatures, soit militaires soit communistes qui ont culminé par l’installation du fameux « Rideau de Fer » qui avait séparé l’Europe entre 1947 et 1989. Cette fracture se reflète aujour-d’hui et probablement encore pour longtemps entre les pays de l’Europe de l’Ouest et ceux de la partie orientale. Ces derniers restent encore empêtrés dans des velléités antidémocratiques et nationalistes, voire même des conflits régionaux, interethniques ou religieux comme dans les années 1990 dans l’ancienne Yougoslavie. Ceux-ci, hélas, sont souvent appuyés par les églises respectives, comme aujour-d’hui encore le conflit juridique en Pologne par l’église catholique du pays.

4. LE CAS PARTICULIER DE L’UKRAINE

L’histoire de cette région du monde est aussi complexe que l’est encore aujour d’hui son état actuel. Formée comme première entité politique russe dès le IXe siècle sous l’égide des Varègues, commerçants scandinaves qui occupaient les voies fluviales vers Byzance, cette principauté se dévelopait autour de sa capitale Kiew et s’étendait de la Mer Baltique jusque vers la région côtière de la Mer Noire, occupée par les Petchénègues. L’invasion mongole mit fin à cette principauté en 1223 à la bataille de la Kalka. Le régime de la Horde d’Or qui s’y établit ensuite ne résistait cependant pas à l’avancée du Royaume de Pologne, réunie ensuite avec la Lithuanie, royaume qui s’étendait à son apogée sous les Jagellons de la Mer Baltique jusqu’à Odessa. Le déclin de cet empire polono-lithuanien et son partage consécutif vers la fin du XVIIIe siècle repartit les terres confisquées appartenant aujour d’hui à l’Ukraine entre la Russie tsariste et l’Autriche-Hongrie. Ce partage entre ces regions durait jusqu’à la fin de la Première Guerre Mondiale suite à laquelle la majeure partie en fut intégrée à la nouvelle République de Pologne, mis à part la Ruthénie Subcarpatique integrée, elle, à la Tchecoslovaquie. Tous ces territoires furent ensuite, en 1945, à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, intégrés à l’Union Sovietique à l’interieur de laquelle fut créée la République Socialiste Soviétique autonome d’Ukraine.

La situation actuelle résulte maintenant de l’effondrement de l’Union Soviétique qui a vu la création de plusieurs états indépendants et notamment de celui de l’Ukraine , avec cependant, sa participation à la CEI Communauté d’Etats Indépendants créée sous la houlette de la Russie.

On constate à la lecture de l’histoire complexe de cette vaste région aux confins de l’Europe:

a). qu’un état Ukrainien indépendant, en dépit de velléités antérieures, n’existe véritablement que depuis 1991.

b). que cet état nouvellement créé se compose de deux régions au passé historique et ainsi aux consciences politiques très différentes avec, à l’Ouest les terres ayant appartenues à des états à forte influence occidentale, la Pologne et l’Autriche-Hongrie, et à l’Est des régions ayant toujours appartenues à l’Empire Russe.

c). qu’ainsi une certaine tradition démocratique, aussi faible soit elle, n’existe que dans la partie occidentale du pays et qu’elle correspond aussi à la répartition démographique avec une majorité de Russophones dans le Donbass et la Crimée, cette dernière n’ayant été rattachée à l’Ukraine qu’en 1954 sous Khrouchtchev, Ukrainien lui-même.

Suite à ce que j’ai essayé de résumer ci-dessus et d’en ressortir l’essentiel qui caractérise ce nouvel état complexe et aujour d’hui déchiré, il me paraît évident qu’il ne pourra survivre que sous forme fédérale avec une autonomie large des différentes régions avant que celles-ci ne pourront trouver leur place à l’intérieur d’une Europe des Régions telle que j’ai essayé de la définir dans mon blog au même titre.

5. CONCLUSION

L’histoire européenne passée en revue sous l’angle des aspects politiques, culturels et religieux montrent clairement que de tous les temps ce que nous pouvons admettre comme limite entre les deux continents Europe et Asie a toujours été fluctuante et difficile à établir. Deux certitudes se dégagent cependant et délimitent aussi le champ de réflexion. Primo, la Russie avec son étendue géographique et sa superficie qui depasse celle de toute l’Europe, représente un sous-continent à elle seule et elle doit être considérée en quelque sorte comme un pont entre l’Europe et l’Asie. Secondo, la Turquie qui fait partie du monde musulman, empêtré dans un mouvement intégriste propre à cette religion aux forts accents politiques dès sa création et la conquête militaire consécutive des vastes territoires allant du Maroc aux Indes, ne saura faire partie d’une Europe à laquelle ne la relie guère que son passé successoral de Byzance. Comme la Russie, mais à une échelle nettement réduite, elle pourrait le cas échéant jouer un rôle de puissance de pont entre les deux continents.

La délimitation de l’Europe est ainsi assez clairement définie, avec cependant l’incertitude quant à l’appartenance des trois pays limitrophes devenus indépendants après la dissolution de l’Union Soviétique, la Biélorussie, l’Ukraine et la Moldavie. Vu sous l’angle historique et culturel cette Europe est toutefois, comme montré ci-dessus, divisée en deux parties, occidentale et orientale, qui, on le voit aujour-d’hui, n’apportent pas, et de loin, les mêmes dispositions pour l’unification de ce continent, à urgemment réviser sous la conjoncture actuelle. Il paraît évident que le noyau de l’Europe, le berceau des idées philosophiques et politiques qui font la particularité et forment l’identité de ce continent, doit redéfinir ses structures et son organisation, si possible sous une forme régionale et fédérale, et de conférer aux états de l’Est européen un statut de pays associés avec la possibilité d’intégration ultérieure dès qu’ils auront aplani leurs différences conflictuelles et adopté clairement les bases identitaires et constitutionnelles de cette Union Européenne de demain. L’Europe à deux vitesses dont il est de plus en plus question depuis un certain temps deviendra ainsi réalité. Les pays situés géographiquement mais aussi politiquement entre le noyau de l’Europe et la Russie avec son glacis eurasiatique auront le temps de s’imprégner des valeurs essentielles de l’Europe et de les adopter clairement avant d’y entrer après l’adhesion sans ambiguités des populations, au préalable consultées par voie démocratique. A l’état actuel, ce groupe de pays comprendra certainement les pays balkaniques, la Hongrie, les Républiques Tchèque et Slovaque et la Pologne. Sous condition que chacun de ces pays auront ultérieurement le choix d’adhérer à l’une ou l’autre de ces entités politiques, les trois pays Biélorussie, Ukraine et Moldavie, pourraient egalement faire partie de ce groupe. Cette disposition serait toutefois conditionnée par une normalisation des relations entre l’Europe et la Russie et notamment la dissolution de l’OTAN qui, au fait, n’a plus de raison d’être depuis la dissolution du Pacte de Varsovie.

COMPLEMENT DU 24.02.2023

La guerre en cours en Ukraine, depuis 2014 comme guerre civile dans le Donbass, puis en guerre ouverte entre les deux pays, l’Ukraine et la Russie suite à l’invasion par cette dernière du territoire Ukrainien, a amené les sanctions économiques, dont la Russie est frappée par les Etats-Unis d’Amérique et l’Union Européenne suivant l’instigation de la première. Ces sanctions ont maintenant comme résultat manifeste la réorientation de la Russie vers l’Asie dont l’écrasante majorité des pays, comme ailleurs également ceux d’Afrique et d’Amérique Latine n’a pas appliqué ces sanctions.S’y ajoute comme argument important pour cette réorientation le changement géopolitique et surtout géoéconomique consécutifs à cette guerre et ces sanctions, changement qui crée un nouvel ordre financier global dans lequel de nouveaux instruments et de nouvelles institutions se forment en opposition et en concurrence à ceux et à celles actuellement en cours et qui remontent aux accords de Bretton Woods, conclus après la Deuxième Guerre Mondiale et qui imposent l’ USdollar comme monnaie de référence mondiale.

En conclusion force est de constater que la Russie sous la pression occidentale, orchestrée, rappelos-le, par les Etats-Unis d’Amérique, s’est maintenant clairement orientée vers l’Asie et n’est plus en mesure de jouer ce rôle souhaitable de lien entre l’Europe et l’Asie, rôle qu’elle ne pourra retrouver qu’une fois une véritable union européenne sera constitiuée selon le paragraphe précédent du présent blog et qu’elle sera libérée de la tutelle USaméricaine.

Dans ce nouveau contexte il paraît de plus en plus difficile de limiter l’Europe sur son flanc oriental, ceci d’autant plus que l’Ukraine dans son entité politique présente une diversité ethnographique importante avec notamment, à l’Est, une minorité russe importante de près de 25% de sa population totale. Par ailleurs les liens historiques, tant cultureks qu’économiques, religieux et même familiaux de ce pays avec la Russie rendent son déplacement vers une entité occidentale, même à deux vitesses comme développée ci-dessus, contraire à sa veritable identité.

Hans Gutscher
Chiang Mai, Thailand

document complété le 07. 03. 2022, puis le 24.02.2023