Archive | janvier, 2019

LA SARRAZ : UN CHATEAU AU MILIEU DU MONDE ET SON AVENIR POSSIBLE

28 Jan

 

 L’identité de chaque bâtiment ancien résulte autant de son évolution tout au long de son histoire que, tout d’abord, de son environnement naturel et construit, de l’esprit du lieu, son genius loci. Tel est particulièrement le cas en ce qui concerne le Château de La Sarraz. Erigé sur le piton rocheux qui crée une articulation topographique entre le massif du Mauremont et les contreforts du Jura et qui marque par sa présence le passage étriqué de la route ancestrale qui mène des bords du Léman à travers le Jura vers la France, sa construction débuta au milieu du XIème siècle par une enceinte fortifiée à caractère purement militaire. Successivement, durant plusieurs siècles, divers corps de logis avaient été construits à l’intérieur de cette enceinte pour aboutir, lors du chantier de reconstruction au milieu du XVIème siècle à la configuration actuelle du monument. La fortification militaire d’origine s’était ainsi transformée en une demeure seigneuriale habitée jusqu’en 1948 par la même famille avec ses différentes branches successives.

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Fermé par des murs massifs et opaques du côté nord-est, le château s’ouvre, sur son flanc opposé, sur son parc qui s’étale, par paliers successifs, en direction du sud vers le bourg du même nom situé en contrebas. La vision du château depuis les diverses routes qui y mènent traduit cette opposition d’apparence. Si d’un côté, en venant de Cossonay on découvre depuis le haut plateau qui descend vers la Venoge l’entier du complexe bâti qui domine le site par sa masse horizontale lourde de la quelle se détachent ses deux tours élancées, celles-ci ne se dévoilent, par surprise, qu’après le dernier virage lorsqu’on vient depuis Eclépens. Image attirant et accueillant, voire surprenant, pour le voyageur venant ainsi depuis le sud, le château présente au voyageur venant de Pompaples son aspect fermé et repoussant d’ancienne forteresse dont les murs prolongent visuellement les parois rocheuses du site. Cette dichotomie d’aspect reprend et renforce celle du lieu même et confère à ce château, érigé à cet endroit si particulier, un impact et un rayonnement correspondants. Situé sur la ligne de partage des eaux entre les bassins versants du Rhin au nord et du Rhone au sud et surplombant la route cantonale vers Vallorbe, le Château de La Sarraz marque par sa silhouette imposante et ses deux flèches verticales ce lieu dit „ Le Milieu du Monde“.

Renforçant cette différence d’aspect et aboutissant ainsi à l’image du château que nous lui connaissons aujour-d’hui, celui-ci fut ouvert sur son parc lors d’un dernier grand chantier de travaux de transformations au début du XIXème siècle. Ceux-ci apportèrent la démolition du mur d’enceinte qui avait fermé, d’ici là, sa cour intérieure du côté du parc, de même que celle de la barbacane qui avait jadis protégé l’entrée du château. L’évolution de la résidence seigneuriale avait ainsi suivi, par des transformations et réaménagements intérieurs, celle générale, sociale et politique, des époques parcourues. Les derniers travaux évoqués ci-dessus, avaient libéré le château de ses fortifications devenues obsolètes par l’évolution technique de l’époque qui voyait en même temps un peu partout en Europe la suppression des enceintes des villes. De tout temps cependant, la distribution des différentes surfaces s’était toujours inscrite dans les propriétés du lieu, avec la disposition des pièces intimes d’habitat du côté protégé des versants nord et est, tandis que les pièces d’apparât et les vestibules d‘accès donnaient sur la cour intérieure et plus tard directement, à travers celle-ci, sur le parc du château.

Ce n’est cependant que sous son occupation par les derniers châtelains, et notamment, après le décès de son époux, Henri de Mandrot en 1920, par Hélène de Mandrot, que le Château de La Sarraz  devint un pôle d’attraction internationale par la création de ce qui fut appelée la „Maison des Artistes“, lieu de séjours et de rencontres d’artistes et d’intellectuels dans l’enceinte du château. Celui-ci, par les activités de Hélène de Mandrot, avait trouvé, à l’intérieur de ses murs ancestrales et sur ce site si particulier, un rayonnement véritablement conforme à cet endroit qui se veut „Le Milieu du Monde“. Le nombre d’hôtes illustres que Hélène de Mandrot accueillait dès 1922, année de fondation de cette institution, jusqu’à l’éclatement de la Deuxième Guerre Mondiale, est impressionnant et comprend bon nombre de représentants éminents du monde de l’architecture, des arts, de la littérature et du cinéma de la période de l’Entre Deux Guerres. A titre d’illustration, ne citons ici que quelques exemples parmi tant d’autres: Alvar Aalto, Hans Arp, Max Bill, Serguei Eisenstein, Max Ernst, Lionel Feininger, Le Corbusier, Andre Lurçat, Laszlo Moholy-Nagy et Oskar Schlemmer. Ces séjours, réunions et rencontres culminèrent en 1928 par l’organisation du congrès préparatoire à celui des CIAM (Congrès International de l’Architecture Moderne), puis en 1929 du CICI (Congrès International du Cinéma). Après les années 1930 lors desquelles le Château de La Sarraz avait souvent servi de refuge culturel et de lieu de rencontres à plusieurs artistes et intellectuels persécutés par les régimes totalitaires de leur pays d’origine, le début de la Deuxième Guerre Mondiale avait pratiquement mis un terme aux activites de la Maison des Artistes et le château fut réquisitionné par l’armée suisse. Dès 1946, souffrant pourtant déjà d’une santé défaillante, Hélène de Mandrot essaya de reprendre ses activités qui s’arrêtèrent définitivement, deux ans après, lorsqu’elle décéda en 1948 dans sa propriété dans le Midi de la France.

Sous une nouvelle direction la Maison des Artistes continuait ensuite durant près de trente ans l’organisation d’expositions et de rencontres culturelles, en renonçant cependant pour des raisons évidentes au maintien de séjours d’artistes sur place. La suppression de cet élément vital et presqu‘identitaire de la Maison des Artistes se fit toutefois cruellement ressentir et conduisit finalement au quasi abandon de toute cette activité culturelle. Celle-ci, depuis la fin des années 1970, est pratiquement réduite au maintien du Musée Romand, aux collections certes précieuses et importantes, mais dont l’exploitation et le fonctionnement ne sont que péniblement financés par les recettes de location de divers salles amenagées dans ce but, puis le soutien des autorités tant locales que cantonales et fédérales. Restauré et conservé durant les années 1987- 1999, dans le cadre d’une opération d‘ envergure qui fut financée par la vente de terrains en dehors de l’enceinte du château et par des subventions généreuses, le Château de La Sarraz se réaffirme, depuis, dans son architecture puissante  qui prolonge et dépasse celle donnée par la nature sur ce piton rocheux, situé sur la ligne de partage des eaux, ce „Milieu du Monde“.

Si aujour-d’hui on veut redonner au Château de La Sarraz une nouvelle vie et lui rendre, pour le présent et pour l’avenir, son rayonnement d’antan, il y a lieu de s’inspirer des leçons qu’on peut tirer de cette époque glorieuse qui, du vivant de Hélène de Mandrot, fut celle de la Maison des Artistes. Après les expériences des tentatives de son maintien après 1948 et son déclin, puis celui consécutif du Musée Romand, il parait evident que la création d’un équipement d’hébergement et le réaménagement moderne des salles de réunions existantes représente l’élément décisif qui fait defaut pour attirer une nouvelle activité culturelle et sociale à l’image de celle de la Maison des Artistes. Or, la configuration du site qui est délimité au sud, aux confins du parc, par des terrains en contrebas formant deux paliers successifs, se prêterait sans trop de difficultés à y construire un hôtel d’environs une trentaine de chambres. Cette nouvelle construction serait adossée au mur de soutènement du jardin avec extension de ce dernier sur sa toiture terrasse. Les bâtiments annexes existants, Majorat et Orangerie, feraient partie intégrante de cet hôtel et abriteraient le restaurant et les locaux de réception avec un bar-lounge dans les combles de l’Orangerie qui sont directement accessibles depuis le parc du château. Des suites particulières seraient aménagées dans les étages et les combles du Majorat et pourraient ainsi varier et compléter l’offre d’hébergement. Du côté du château même, outre le réaménagement des salles de location et la modernisation éventuelle des expositions du Musée Romand, la grange devrait être transformée pour y permettre, en complément aux collections permanentes du musée, l’organisation d’expositions temporaires thématiques à rayonnement international, liées de près ou de loin au prestigieux passé de la Maison des Artistes.

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Résultant de ces réamenagements et équipements complémentaires, l’attraction accrue, voire retrouvée, du Château de La Sarraz entrainerait, à ne pas douter, les recettes financières nécessaires pour assurer et maintenir son prestige et son rôle retrouvé, mais réadapté et redefini, de lieu de rencontres et de séminaires culturelles et socio-économiques. Celui-ci, s’inscrivant dans cet environnement naturel et construit si particulier avec son passé historique riche en évènements et péripéties, en s’appuyant et en quelque sorte prolongeant son histoire récente, serait à même de redonner au Château de La Sarraz son rayonnement au „Milieu du Monde“ et ainsi répondre au Genius Loci de l’endroit.

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Hans Gutscher , architecte