Quand en ce début d’année nous nous penchons sur l’état du vieux continent nous y découvrons des signes de désaccords, de fissurations et de déséquilibres inquiétants entre les différents pays, comme même à l’int3rieur de certains d’entr’eux. Pourtant, sur le plan mondial, l’Union Européenne représente une puissance économique à niveau égal avec celles de la Chine ou des Etats-unis d’Amérique. Par contre, celle-ci ne trouve pas son équivalent sur les plans politique et militaire ce qui affaiblit le poids de l’Europe dans le contexte mondial. Si nous regardons maintenant de plus près les différents aspects de cette situation nous pouvons les distinguer et préciser comme suit:
I. DISPARITES HISTORIQUES ET CULTURELLES ET EN CONSEQUENCE IDENTITES POLITIQUES DIFFERENTES ENTRE LES PAYS EUROPEENS:
Sous ce premier aspect, dont les suivants sont quelque peu consecutifs, nous distinguons grosso modo trois groupes de pays, voire régions, à savoir:
- A: les pays du centre de l’Europe qui correspondent à peu de différences près à l’étendue de l’ancien Saint-Empire avec ses états autonomes, avec ses villes libres et ses différentes formes de gouvernance, d’où de vieilles traditions d’autogestion locale et de fédéralisme consécutif. Nous mettons dans ce groupe les pays suivants: Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, Allemagne ( avec des réserves concernant sa partie orientale qui avait subi l’influence de l’absolutisme prussien, puis du communisme), Suisse, Autriche, Tchéquie (l’ancienne Bohème) et le Nord de l’Italie (jusqu’à la barriere formée par les anciens Etats Pontificaux qui avait coupé l’Italie en deux parties). Nous y ajoutons les Pays Scandinaves et Baltes (à l’exception de la Lituanie) avec, pour les premiers, leurs vieilles traditions de stortings ( « thing » = instance législative et judiciaire, assemblée des hommes libres), et pour les deuxièmes, leur appartenance à la Hanse Teutonique avec sa tradition de villes libres du Saint-Empire.
- B. les pays de l’Europe occidentale, anciennes monarchies absolutistes, puis parlementaires, restés cependant dans leurs structures politiques et dans les rapports de leurs citoyens vis-à-vis de l’état centralistes et autoritaires. Nous trouvons dans ce groupe la France, l’Italie du Sud (il Mezzogiorno, ancien royaume des Deux-Siciles), l’Espagne, et le Portugal.
- C: Les pays de l’Europe orientale, anciennes monarchies ou principautés, pour leur plupart autrefois sous tutelle des grands empires autoritaires de la Turquie Ottomane, de la Russie Tsariste ou de l’Autriche, puis Autriche-Hongrie des Habsbourg. Comme pour le deuxième groupe, mais de façon plus prononcée, tradition de la centralisation du pouvoir et pratiquement absence totale d’expériences d’autogestion locale. Nous y trouvons la Lituanie, la Pologne, la Slovaquie, la Roumanie, la Bulgarie, l’Albanie, la Grèce et les pays de l’ancienne Yougoslavie.
- D: Un cas à part est représenté par la Grande-Bretagne, la plus ancienne monarchie constitutionnelle que nous plaçons, par ses traditions parlementaires d’une part, mais de par son attachement à la monarchie d’autre part, entre les groupes A et B.
En résumée et en référence à l’excellente analyse présentée par Alain Peyrefitte dans son livre « Le Mal Français », nous pouvons principalement distinguer, d’une part les pays construits depuis la cellule de base, la communauté locale, vers le haut, vers le gouvernement, ceci à l’image des antiques républiques grecques et des paroisses protestantes luthériennes et calvinistes, et souvent dans un esprit fédéraliste, puis, d’autre part, les pays gérés depuis le haut, depuis la tête de l’état, vers le bas, les communes et les citoyens, ceci à l’image du Vatican, voire des autocraties orientales, et dans un esprit centralisateur.
Nous assistons ainsi, au sein de l’Europe et de son union à la confrontation de deux visions politiques diamétralement opposées, l’une conçue du bas vers le haut, l’autre du haut vers le bas, et ainsi, implicitement, à la confrontation entre fédéralisme et centralisme.
II. DIVERGENCES ENTRE LES POLITIQUES ECONOMIQUES ET FINANCIERES PRATIQUEES PAR LES DIFFERENTS PAYS.
Ces divergences reflètent grosso modo celles du chapitre précédent dont elles constituent en quelque sorte le résultat dans le domaine économique et financier. Ainsi, si les pays du centre et du nord de l’Europe s’imposent une certaine discipline issue de la tradition de responsabilisation de chaque citoyen vis-à-vis de l’état, ceux du sud et de l’est de l’Europe poursuivent une politique déficitaire d’endettement public en suivant une tradition séculaire et conforme à l’attitude de leurs citoyens, habitués à attendre de la part de leurs gouvernements une assistance maximale tout en ne leur concédant qu’une contribution minimale.
La crise grecque de ces dernières années, autant que les déséquilibres budgétaires de certains pays, notamment de la France et de l’Italie, en présentent une illustration quasi parfaite. A ces différences endogènes s’ajoute une compétition malsaine entre certains états qui cherchent, par le biais d’avantages fiscaux, d’attirer des fortunes importantes sur leur sol et de fausser ainsi une harmonie fiscale qui un jour devrait règner, au profit des regions et des citoyens, à travers toute l’Europe. Dans cette compétition malheureuse trois pays se distinguent par leurs avantages fiscaux accordés tant à des sociétés qu’à des particuliers: la Suisse, la Grande-Bretagne et le Luxembourg, auxquels pays s’ajoutent quelque petits états comme Malte, Chypre, Monaco et le Liechtenstein.
III: DIFFERENCES DE TAILLE ET CONSECUTIVEMENT DE POIDS POLITIQUE ENTRE LES PAYS EUROPEENS.
Entre le pays le plus peuplé de l’Europe, l’Allemagne avec ses plus de 80 millions d’habitants, et un petit pays insulaire comme Malte avec même pas un demi-million, les différences de taille sont considérables et se traduisent en toute logique par des poids économiques et politiques correspondants, différences que le tournus semestriel à la présidence de l’UE n’arrive certes pas à attenuer. Comme résultat de ce déséquilibre nous assistons à l’intérieur de l’UE à une prédominance des grands pays et notamment de l’Allemagne et de la France, qui souvent, à eux seuls, préparent des orientations et décisions politiques que les autres pays ne peuvent guère qu’amender et ensuite entériner. A ce déséquilibre s’ajoute, pour les anciens empires coloniaux de la Grande-Bretagne et de la France, la nostalgie de leur puissance passée et l’illusion de jouer encore, à l’échelle mondiale, un role correspondant qu’elles trouvent confirme dans leur appartenance surannée de membres permanents du Conseil de Sécurite de l’ONU.
IV: ALIENATION ENTRE LES PEUPLES ET LES DIRIGEANTS DE L’UE.
Il est évident que dans le cadre de l’UE la population, dans son ensemble et à travers ses frontières nationales, ne se reconnaît guère dans sa représentation, un parlement dont le pouvoir décisionnel est compromis par celui conféré aux réunions des premiers-ministres, voire président (pour la France) nationaux qui prennent effectivement les décisions importantes en dernier ressort. Il en est de même, sinon encore à plus forte raison, pour ce qui concerne le « gouvernement » européen, la Commission dont les membres sont nommés de nouveau par les chefs des états nationaux. Force est ainsi de constater que l’Europe, en dépit de son unification, est toujours gérée plutôt que réellement conduite par ces derniers. De ce fait pour les populations l’appartenance de chacune à sa nation prime sur celle à l’UE dont, par ailleurs, chaque état, voire même un chacun, ne cherche qu’à tirer profit de ses avantages économiques. Il n’est pas étonnant que dans cet état des choses, les partis nationalistes de bon nombre de pays tirent leur épingle du jeu en grossissant les problèmes de l’UE au détriment des avantages, principalement économiques qui profitent par ailleurs en premier lieu aux pays de l’Est Européen dans lesquels, pour certains, les partis nationalistes prennent une importance de plus en plus accrue.
La centralisation non pas du pouvoir politique laissé entre les mains des dirigeants nationaux, mais de l’administration surdimensionnée avec son siège centralisé à Bruxelles augmente encore le clivage et l’aliénation croissante entre dirigeants et populations.
V: FISSURATIONS ENTRE LES PAYS MEMBRES ET A L’INTERIEUR MEME DE CERTAINS D’ENTR’EUX.
Plusieurs évènements de ces dernières années ont fait apparaître des différences d’attitude générale et de politique tant entre des nations qu’à l’intérieur de certains d’entr’eux.
Il faut ici citer en premier lieu les problèmes liés à l’immigration, provenant principalement sous forme d’émigration économique depuis le continent africain, et, dans une mesure plus temporaire sous forme de fuite de foyers conflits locaux, notamment depuis la Syrie et l’Afghanistan. La politique de frontières ouvertes conçue et mise en exercice sans consultation des partenaires par la chancellière allemande en 2015, de même que l’abandon en quelque sorte, des principaux pays d’accueil, l’Italie, la Grèce et l’Espagne, par leurs partenaires européens, et la notamment les pays de l’est, ont créé des fissures profondes entre les pays membres de l’UE. Les partis populistes et nationalistes de l’extrême droite n’ont pas manqué de s’y engouffrer et d’en tirer profit. Ceci a conduit à des succès électoraux et une prise de pouvoir, voire participation au gouvernement de ces partis souverainistes et ainsi nationalistes et opposés à l’unification du continent, dans plusieurs pays, parmi lesquels l’Italie émerge par son poids démographique et économique.
D’autres évènements ont secoué et secouent encore, par ci, par là, l’unité même de certains pays et en premier lieu le BREXIT dont l’issue reste encore aujour-d’hui incertaine et qui risque meme de compromettre la cohésion de la Grande-Bretagne, avec une Ecosse très majoritairement proeuropéenne et une Irlande du Nord craignant le rétablissement d’une frontière vis-à-vis de la République de l’Irlande et ainsi le recrudescence des animosités entre les deux états.
Ailleurs, des mouvements séparatistes actifs ou larvés, mènent leur combat pour une autonomie de la région qu’ils représentent à l’intérieur de la nation à laquelle elles appartient, voire même à la séparation de celle-ci. L’exemple actuel le plus significatif est certainement celui de la Catalogne, mais des tendances comparables et prêts à refaire surface peuvent être aperçues dans les Flandres, en Pays Basque, en Haute-Adige, en Transsylvanie et ailleurs.
On doit constater et regretter que des fissures parcourent partout le vieux continent et compromettent sa cohésion et son unification. Elles sont de nature tant économiques qu’éthiques, historiques et, par là meme identitaires.
COMMENT SORTIR L’EUROPE DE CETTE IMPASSE ET LUI PREPARER UN AVENIR PLUS PROMETTEUR ?
En résumée des points de divergences énoncées ci-dessus, nous constatons que le continent et en particulier son unification se trouvent confrontés à une crise profonde au point que cette dernière paraît même compromise.
Il y a cependant, par ci, par là, des signes encourageants qui nous confortent dans la conviction qu’une majorite croissante de la population se rend de plus en plus compte des avantages que leur pays, et par là eux-mêmes, tirent de l’unification européenne. De plus en plus de citoyens européens et particulièrement dans les pays de l’est, se rendent à l’évidence que seule une Europe unie saura s’opposer aux menaces extérieures, représentées tant à ses frontières orientales par une Russie annexionniste qu’au sud et à l’est par un Islam intégriste et combatif, mais aussi par la pression démographique et économique de l’Afrique.
D’autres signes encourageants se manifestent dans un cadre régional par les coopérations de plus en plus actives qui transgressent les frontières entre nations et qui trouvent une identité régionale afin de répondre aux problèmes transfrontaliers de tous les jours. Le nouveau pacte d’amitié signé récemment à Aix-la-Chapelle entre l’Allemagne et la France en donne une illustration concluante avec la coopération accrue entre les régions frontalières, de l’Alsace à la Champagne-Ardenne en France, et du Bade-Wuerttemberg à la Sarre et au Palatinat-Rhénanie en Allemagne. C’est precisément à ce niveau qu’il y a lieu d’entamer la refonte nécessaire de l’Union Européenne. Il faut retrouver et redéfinir les unités régionales locales à l’interieur desquelles les habitants trouvent une identification réelle basée sur des données tant historiques et culturelles qu’économiques et environnementales. Il y aura ainsi lieu de créer des ensembles politiques à taille réduite qui permettent une gestion véritablement démocratique et qui, petit à petit, briseront les frontières nationales que l’histoire purement militaire et conflictuelle nous a léguées et qui nous libèrent ainsi des nations arbitraires qui en résultèrent. (cit. Albert Jacquard: « Les frontières ne sont que les cicatrices de l’histoire »). Sensiblement comparables en taille et en importance, ces régions, confrontées aux enjeux mondiaux, se rendront cependant compte qu’elles devront déléguer une part de leur souverainete à un pouvoir central sorti de leur sein, un pouvoir fort, soutenu par la population et ainsi muni des pouvoirs politiques et militaires nécessaires pour pouvoir faire face, à l’extérieur, aux grandes puissances et aux grandes sociétés globales, et à l’intérieur, aux partis nationalistes et souverainistes tant de droite que de gauche.
Le parcours que l’Europe devra suivre pour trouver la position conforme à sa taille et son importance démographique, économique et historique-culturelle à l’interieur du concert mondial me paraît ainsi clairement tracé: abandon des nations – création des régions – par délégation, formation d’un pouvoir central limité au relations extérieures – et à tous les niveaux: instauration d’une vraie démocratie, basée sur la discussion et le consensus, mais protégée contre les démagogues et populistes.
Mais la grande question assombrit l’image: EN AVONS NOUS ENCORE LE TEMPS ???
Hans Gutscher, Doi Saket, 02.02.2019