INTRODUCTION
Si l’Human Security Report Project, à Vancouver, évaluait, dans son rapport « Guerre et Paix au XXe siècle » le nombre de démocraties dans le monde à 88 états sur un total de 195, on doit se demander sur quels critères cette appréciation avait été établie. Il ne suffit en effet pas d’admettre comme critère le fait que des élections aient eu lieu, et que consécutivement les institutions habituelles d’une démocratie à l’occidentale aient été constituées. Nous savons tous pertinemment que dans bon nombre de pays les votes sont achetés et les parlementaires et les ministres corrompus, et que dans d’autres les partis d’opposition sont purement et simplement interdits, et leurs leaders souvent emprisonnés. Ailleurs, dans nos pays de culture occidentale que nous pouvons admettre comme régimes démocratiques, ceux-ci sont aujour d’hui menacés à bien des endroits, dans leur fondement culturel et philosophique, par des phénomènes que le présent exposé essaie d’énumerer,puis de tracer des solutions pour l’avenir.
DEFINITION DU TERME « DEMOCRATIE » ET SES DIFFERENTES APPLICATIONS
Le terme « démocratie ». composé des mots grecs anciens « demos »: territoire, et implicitement peuple ou ensemble des citoyens correspondant, et « kratos »: pouvoir, désigne un régime politique, dans lequel le pouvoir est exercé par le peuple, soit directement, entièrement ou partiellement, soit indirectement par représentation. La plupart des democraties actuelles correspondent à cette dernière formule où le peuple, voire les citoyens, exercent le pouvoir par intermédiaire de ses représentants élus qui forment le parlement, dans la plupart des cas à deux chambres, dont la majorite constitue ensuite le gouvernement qui peut être révoqué par motion de censure. Une particularité est représentée par les Etats-Unis d’Amérique et la France qui connaissent un régime présidentiel avec le président élu par le peuple, soit directement comme en France, soit par des électeurs, élus eux par le peuple, comme cela est le cas aux Etats-Unis d’Amérique. Si des démocraties directes, dans lesquelles le peuple exerce directement le pouvoir législatif et élit lui-même le gouvernement ne peuvent être fonctionnelles que dans des unités politiques à faible population, comme aujour d’hui encore dans deux cantons suisses avec leurs « Landsgemeinden », la Confédération Helvétique connait un régime de démocratie semi-directe, avec des possibilités, pour ses citoyens, d’engager des référenda, voire même des initiatives populaires, relatives à différentes questions de la politique courante ou à des projets de lois ou articles de la constitution. Dans tous les cas de figure, le droit de vote se limite aux citoyens du pays ayant passé l’âge de majorité politique, ceci à de très rares exceptions d’unités politiques à petites dimensions qui accordent le droit de vote à l’ensemble de la population, donc y compris les étrangers qui vivent sur leur sol.
Ce qui par ailleurs caractérise l’ensemble des régimes démocratiques et qui en constitue un des fondements essentiels, réside dans la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire telle qu’elle avait été définie par Montesquieu en 1748 dans son ouvrage phare « De l’Esprit des Lois ».
BREF ABREGE HISTORIQUE
Si pour nous occidentaux la démocratie avait pris ses racines dans les écrits philosophiques, notamment de Platon, et dans la constitution de la Cité d’Athènes dans la Grèce Antique du Ve siècle av. J.C., pour trouver ensuite sa prolongation, sous une forme cependant très oligarchique, dans la République Romaine, des formes de démocraties existaient apparemment au paravent et ailleurs, dans des villes-états sumériennes et phéniciennes.
Nous ne trouvons ensuite durant toute l’époque romaine impériale, puis le Moyen-Age et son féodalisme guère de systèmes démocratiques et, si déjà, limités sur un niveau régional, à des entités politiques à taille réduite comme des villes libres du Saint-Empire.
L’idée de la démocratie a refait surface et pris son chemin lentement depuis la fin du XVIIe siècle avec le développement et ensuite l’instrumentalisation du système parlementaire en Angleterre. En parallèle ses fondements philosophiques furent repris et développés par les philosophes du Siècle des Lumières, tels que Locke, Montesquieu et de Tocqueville, relayés ensuite aux XIXe et XXe siècles par les apports, souvent critiques, de Sieyès, Marx, Popper, Chomsky, Ricoeur et d’autres. Partant des premières expériences du parlementarisme en Angleterre, différents régimes démocratiques ont vu le jour dès la fin du XVIIIe siècle autour de l’Atlantique et en premier lieu aux Etats-Unis d’Amérique dès leur indépendance, puis en France sous la première république. Les idées de la Révolution Française furent promulguées au début du XIXe siècle à travers toute l’Europe et les colonies d’Outre mer.
Le régime parlementaires telle que nous le connaissons aujour d’hui s’est introduit dès la fin de la Première Guerre Mondiale dans la plupart des pays d’Europe, vite contré cependant dans plusieurs pays par des régimes dictatoriaux fascistes autant que communistes. Répandue depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale à travers le monde entier, en Afrique et en Asie comme fruit de la colonisation, la démocratie représentative a aussi réduit son caractère oligarchique en introduisant le droit de vote pour les deux sexes.
Une exception de taille à cette règle est représentée par la Chine Populaire qui en dépit de ses révolutions et de la fin consécutive de son régime impérial a gardé son fondement philosophique qui résulte des réflexions de Confucius qui ont empreint l’organisation de l’état en y respectant la hiérarchie sociale établie en partant du cadre familial jusqu’à la pointe de l’état. D’après Confucius la position hiérarchique doit être fondée sur le savoir et les mérites et non sur la filiation, dans quel sens il faut comprendre sa phrase communiquée dans les « Entretiens avec Confucius »: « Si deux personnes marchent ensemble avec moi, il y en a au moins une qui peut me servir de maître ».
SCHEMA SEQUENTIEL DES MENACES QUI PESENT SUR LA DEMOCRATIE
1. L’ascendant de l’économique sur le politique
– donc d’un domaine, celui de l’économie, qui ne connait qu’à quelques exceptions près, aucune démarche démocratique qui se traduirait par la participation des ouvriers, employés, collaborateurs à la marche de leur société ou entreprise
– un domaine, en plus, dont les décideurs les plus importants sont de grandes sociétés multinationales qui, par leurs implantations planétaires, sont à même de contourner, voire d’influencer les décisions politiques et les lois consécutives d’un pays ou d’un autre.
– en parallèle, dégradation de l’être humain, ramené à une simple « ressource humaine » au même titre que les ressources matérielles et informatiques.
– et ainsi, dans le but de former des hommes et des femmes pour devenir les « outils » demandés par l’économie, importance accrue conférée dans les écoles, aux sciences naturelles, techniques et informatiques aux détriment des sciences dites « humaines », propres à développer chez l’être humain son sens critique et créatif. Dans ce but, de plus en plus, participation financière des grandes multinationales dans la création de laboratoires, voire même d’universités, dont elles peuvent ainsi influencer l’orientation et le choix des enseignants.
2. En conséquence, désarroi, voire même peur, d’une majorité grandissante des hommes et des femmes vis-à-vis de la globalisation et de l’inégalité de plus en plus inquiétante entre riches et pauvres, tant à l’intérieur de chaque pays qu’entre ces derniers au niveau global, déséquilibre planétaire qui provoque les migrations importantes dont nous ne voyons aujour d’hui que le début.
– en conséquence montée en puissance de partis et de mouvements populistes, voire pour plusieurs d’entr’eux même fascistes, selon le catalogue des caractéristiques établi par Umberto Eco dans son livre « Cinq Qustions de Morale ». Ces mouvements et partis luttent notamment contre la séparation des pouvoirs et le parlementarisme dont ils se servent pourtant jusqu’à l’arrivée au pouvoir (voir la NSDAP en 1933!).
– ainsi, des masses de plus en plus importantes se réfugient en quelque sorte dans ces mouvements et partis qui leur offrent des solutions simplistes aux problèmes compliqués de l’époque, un retour aux anciennes valeurs et une identité nationale et culturelle perdue, de même que l’image d’un ennemi commun, juif autrefois et de nouveau aujour-d’hui, ou maintenant en Europe le musulman ou l’UE comme institution, et, toujours et dans tous les cas, l’intellectuel. De plus, l’individu déstabilisé y trouve l’assurance et la protection du groupe.
3. la désingularisation de l’individu (terme utilisé par la philosophe française Cynthia Fleury) comme conséquence des deux évolutions développées ci-dessus, l’être humain étant confiné dans un moule conçu et mise en pratique d’abord dans les écoles, puis dans la vie active de tout-le-monde, auquel répondent l’intégration des individus dans des groupes formés et mis sous tutelle par des mouvements et partis politiques fascisants qui, par leur négation des règles démocratiques oeuvrent dans le sens des grandes multinationales. Ces deux acteurs, économique et politique, prennent en otage les médias, par le poids financier de la publicité le premier, par le poids des utilisateurs endoctrinés et mobilisés le deuxième.
4. Le conflit inévitable entre notre compréhension occidentale de la démocratie, avec ses sources et son fondement philosophique purement européens, et d’autres cultures, notamment asiatiques, dont l’assise culturelle et, à l’intérieur d’elle, leurs traditions politiques sont très différentes. Celles-ci sont fortement empreintes du Confucianisme en Chine et ailleurs en Extrême-Orient, dans d’autres contrées par des systèmes claniques toujours vivantes sous des formes actualisées.
REMEDES ENVISAGEABLES ET EVOLUTION SOUHAITEE POUR L’AVENIR DES DEMOCRATIES
Comme nous l’avons constaté dans le chapitre précédant et comme cela s’avère courant pour toute évolution dans ce domaine, la résistance et le combat contre les menaces doivent commencer dans les écoles et les universités et ils doivent être basés sur une révision et une réadoption des valeurs philosophiques surtout éthiques qui conditionnent tous les systèmes démocratiques. Ceux-ci, forcément au pluriel, doivent être redéfinies localement afin de tenir compte des différences culturelles et traditionnelles qui doivent constituer leur fondement pour qu’ils puissent être adoptés pleinement par les populations concernées.
En parallèle, et pour faire contrepoids aux grandes multinationales, aux fameux « global players », nos états, pour leur plupart de dimensions trop petites en face de ces puissances économiques, devront se regrouper dans des unités à échelle continentale. Celles-ci devront cependant être construites sur la base d’entités régionales à petites dimensions dans lesquelles chaque citoyen pourra se reconnaître à travers son identité culturelle acquise soit par naissance, soit par adoption. Réconforté dans son appartenance à une entité politique à laquelle il peut s’identifier, il sera prêt à en déléguer les pouvoirs indispensables pour leur activité à des instances suprarégionales, voire continentales.
L’essentiel dans cette évolution souhaitée sera de définir clairement, et ceci sur un plan mondial, son assise éthique, puis de la faire communiquer à tous les citoyens dès le début de la scolarisation, et ainsi de lui conférer son rôle de fil conducteur pour toutes nos actions. Cette démarche pourrait profiter des nouveaux reseaux de communication informatisée, le forum moderne d’échange d’idées et de formation de mouvements populaires, ce nouveau forum qui ne connaît ni frontières, ni distances à parcourir. Cependant, pour qu’il devienne dynamique et qu’il conduise à une participation active d’une majorité d’hommes et de femmes, il devra être alimenté par des projets phares rassembleurs et enthousiasmants, porteurs de promesses pour l’ensemble du monde, ne serait ce que pour la simple survie de l’humanité menacée dans son existance par sa propre faute.
CONCLUSION
Si le présent exposé essaie simplement de dresser l’état, certes non exhaustif, des problèmes que rencontrent aujour-d’hui nos démocraties, puis d’esquisser des voies pour en sortir et de sauver ce précieux acquis de notre culture, seul l’avenir avec ses imprévisibles nous montrera la voie qu’empruntera notre société pour sa réorganisation. Nous ne pouvons qu’espérer qu’elle se dégagera d’une inspiration et d’une volonté populaire et qu’ainsi elle ne soit pas octroyée par quelques individus ou organismes qui s’empareraient du pouvoir, que finalement la démocratie l’emporte sur la dictature.
Hans Gutscher, Chiang Mai






















